L’Îlet à Guillaume : le drame oublié des enfants martyrs réunionnais.

L’île de La Réunion, connue pour sa culture du vivre ensemble, a été le théâtre d’un épisode méconnu de l’histoire coloniale française. Aujourd’hui, l’Îlet à Guillaume, situé à plus de 700 mètres d’altitude, n’est plus qu’un site en ruines, silencieux et abandonné. Beaucoup de randonneurs connaissent cet endroit situé dans les hauteurs de Saint-Denis, à plus de deux heures et trente minutes de marche du village de Saint-Bernard. Mais peu de gens savent que ce lieu montagneux et isolé accueille les vestiges d’une institution qui, entre 1864 et 1879, se présentait comme un pensionnat disciplinaire destiné aux enfants considérés comme difficiles. En réalité, les choses étaient bien plus sombres qu’elles n’en avaient l’air. Des enfants issus de milieux défavorisés, souvent orphelins, arrachés à leur environnement familial y étaient internés sous prétexte de rééducation, sous la supervision de prêtres qui profitaient de leur vulnérabilité.


Des enfants issus de milieux défavorisés, dépourvus de défense.
Au cours du XIXe-début du XXe siècle, La Réunion, comme de nombreuses colonies françaises, a traversé une période de grande instabilité sociale et économique, avec une crise sucrière très forte. C’est dans ce contexte difficile que fut créé en 1864 le pénitencier de l’Îlet à Guillaume, à l’initiative des missionnaires de la Congrégation du Saint-Esprit qui étaient également responsables de la léproserie de Saint-Bernard et du Domaine de La Providence, premier établissement pénitentiaire pour mineurs. Officiellement présenté comme un lieu de redressement, il s’apparentait en réalité davantage à un bagne pour mineurs. La majorité des pensionnaires provenait de milieux populaires de la colonie. Âgés de 8 à 21 ans, certains étaient orphelins, tandis que d’autres étaient simplement désignés comme « vagabonds » ou « délinquants ». À leur arrivée, ils étaient soumis à un régime sévère comparable à une détention : travaux forcés, ration alimentaire insuffisante, punitions corporelles. Ils étaient placés sous la garde très stricte des frères spiritains qui les faisaient, entre autres, travailler à la construction de bâtiments, dont le premier fit office de « prison ». De nombreux témoignages et enquêtes ont mis en lumière des cas de maltraitance, de négligence, voire de décès liés à ces abus. La nature hostile de l’environnement accentuait encore la vulnérabilité et l’isolement de ces enfants, rendant les évasions presque impossibles. Ils étaient ainsi livrés à leur propre sort, loin de leurs proches et ignorés de tous. L’impressionnant sentier qui mène au site témoigne avec force de leur labeur. Les victimes reposent dans un petit cimetière anonyme où des tombes sont entourées de pierres, isolées à l’ombre des bambous et des camphriers.

Un devoir de mémoire.
Les récits concernant ces enfants, souvent considérés comme des victimes de l’injustice sociale, ont longtemps été passés sous silence. Ils ressurgissent au début du XXIe siècle grâce à l’engagement d’historiens comme Prosper Ève, de journalistes locaux et d’associations de mémoire, à travers des expositions, des conférences ou des publications. Parmi les conférences proposées, figure celle de « L’Îlet à Guillaume : une colonie pénitentiaire pour enfants de la deuxième moitié du XIXe siècle sur l’île de La Réunion » (proposée par l’Inrap le 20 décembre 2024). L’objectif est non seulement de rendre justice à ces victimes en leur donnant une place méritée dans l’histoire réunionnaise, mais aussi de sensibiliser les générations futures à l’importance de la mémoire collective pour lutter contre l’oubli et l’injustice. Parmi les différents ouvrages nous pouvons citer le roman de l’écrivaine Pascale Moignoux, « Graine de bagnard », publié en 2006 et ré-édité en 2019, qui raconte la vie de la jeunesse réunionnaise au XIXe siècle, en particulier celle des jeunes délinquants envoyés à l’Ilet à Guillaume.


Fermeture du site.
L’Ilet à Guillaume est inscrit au titre des monuments historiques depuis 2008. À la suite de plusieurs éboulements, l’Office National des Forêts (ONF) a décidé de fermer une section du sentier menant à l’Îlet à Guillaume. L’arrêté préfectoral de juin 2025 n° 2025-945 interdit désormais l’accès entre la Fenêtre et la route forestière de la Plaine d’Affouches. Aucune échéance n’a été précisée concernant la réouverture du sentier.

Sources:
– Archives départementales de La Réunion
– INRAP (Institut National de Recherches Archéologiques Préventives)
– Archives Cssp (Congrégation du Saint-Esprit) 

D.M.

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