80 ans de départementalisation : La Réunion à la croisée des chemins.

Retour sur une conférence qui interroge le passé et le présent pour tenter de mieux construire l’avenir.

Un séminaire universitaire « La Réunion, 80 ans après les élections de 1945 : réussites, limites et défis actuels » s’est tenu ce mardi 21 octobre 2025 au campus du Moufia de l’Université de La Réunion.

Le 21 octobre 1945 marque une date clé dans l’histoire politique de notre île. Ce jour-là, les électeurs choisissent Raymond Vergès et Léon de Lépervanche comme députés, sous la bannière du Comité républicain d’action démocratique et sociale (CRADS). Par ce vote historique, le peuple réunionnais exprime clairement son désir de rompre avec le système colonial et d’accéder à une pleine égalité avec la France. Cette élection ouvrira la voie à la départementalisation du 19 mars 1946.

Quatre-vingts ans plus tard, trois personnalités ont proposé une analyse de ce parcours : Mario Serviable, universitaire et géographe, auteur de 100 événements de l’histoire de La Réunion ; Ary Yée Chong Tchi Kan, président de l’Association pour le 19 Mars célébré ; et Risham Badroudine, économiste. Ensemble, ils ont dressé un bilan lucide des avancées accomplies, des inégalités persistantes et posés ce qui sont les défis futurs de La Réunion.

Les racines du changement : octobre 1945

Tout commence le 21 octobre 1945, dans un contexte mondial bouleversé. Alors que la Seconde Guerre mondiale vient de s’achever dans le Pacifique avec les bombardements d’Hiroshima et Nagasaki, et que l’ONU naît à San Francisco avec 51 pays signataires, La Réunion organise deux scrutins décisifs : des élections législatives et un référendum pour une assemblée constituante qui donnera naissance à la IVème République.

Ces votes font suite aux élections municipales de mars 1945, et de contexte de deux blocus navals sévères imposés durant la guerre, avec une économie de survie et une mortalité infantile alarmante. Le message est clair : « On veut être comme là-bas », on veut sortir du statut colonial.

1946 : une transformation géopolitique majeure

Le 19 mars 1946, la loi transforme quatre « vieilles colonies » en départements français. Cette décision a des conséquences considérables pour la France : elle devient le seul État au monde présent dans tous les océans, au contact des cinq continents et la deuxième puissance maritime après les États-Unis. La France devient une nation transocéanique marquée par une discontinuité géographique et culturelle sans précédent.

Les conférenciers ont rappelé les risques de cette stratégie. L’exemple algérien hante cette histoire : départementalisée dès 1848 avec trois départements (numérotés 91 à 94), l’Algérie en comptait 15 à son indépendance. La IVe République sera d’ailleurs emportée par la question algérienne, preuve que « la départementalisation de l’ailleurs n’a jamais marché et finit en tragédie », selon la formule employée.

1995 : l’espoir trop tardif

Un autre moment clé a été évoqué : les élections municipales de 1995, où 23 communes sur 24 voient les maires sortants renouvelés, dont 20 victoires dès le premier tour. Jacques Techer, jeune militant PCR, devient maire de Cilaos, la 24ème commune nouvellement créée. Ce moment électoral intervient entre deux avancées majeures : l’égalité des allocations familiales (1er juillet 1994) et l’égalité du SMIC (1er janvier 1996).

Une question s’impose alors : pourquoi une telle fidélité électorale ?

Pour les intervenants, cette large reconduction s’explique probablement par le sentiment que le rattrapage économique et social est en grande partie réalisé ou bien engagé. La population semble vouloir consolider cette dynamique, miser sur la stabilité et ouvrir une nouvelle étape du développement de La Réunion.

Les défis actuels : un constat alarmant

Les chiffres présentés sont sans appel. Alors que le coût de la vie est supérieur de 37% pour l’alimentaire par rapport à l’Hexagone, les salaires n’ont connu aucun rattrapage depuis 2015. Pis, l’état a inscrit cet écart dans les salaires de ses fonctionnaires par une sur-rémunération « vie chère ». Sur le plan du logement, 90 000 personnes sont mal logées et 200 000 fragilisées, soit 4 Réunionnais sur 10 impactés par la crise du logement. 310 000 familles sous le seuil de pauvreté et un enfant sur deux né dans une famille pauvre.

Le PIB réunionnais repose essentiellement sur les transferts publics. « L’économie réelle tourne le dos à nos pays voisins et aux changements dans le monde », ont déploré les conférenciers, pointant une « exportation de comptoir » qui ne suffit pas à assurer un développement durable.

2025-2100 : quel avenir pour nos enfants ?

La question centrale posée lors de cette conférence résonne comme un défi : « Comment assurer l’avenir et la dignité des enfants réunionnais de la naissance à la mort ? Pouvons-nous nous projeter sur les 80 prochaines années ? »

Quelle Réunion voulons-nous construire et laisser à nos enfants en 2100 ?

Les intervenants ont insisté sur la nécessité d’articuler La Réunion dans un monde en mouvement. L’exemple de Maurice, qui s’apprête à agrandir son territoire maritime de 640 000 km² avec la réintégration des îles Chagos, qui la mettra au contact de la frontière maritime avec l’Inde, illustre ces changements en cours dans notre bassin de vie.

Une conférence territoriale pour l’avenir

Plutôt que de célébrer sans réflexion critique, cette conférence a eu le mérite de poser les vraies questions. Après 80 ans d’expérience de la départementalisation, La Réunion reste « à la croisée des chemins ». Le message est clair : il est temps de développer une économie réelle, de se tourner vers notre environnement régional et d’accompagner les nouvelles générations vers un destin réunionnais renouvelé.

Car au-delà des transferts sociaux et de l’égalité des droits, c’est bien la question du développement économique endogène et de l’autonomie qui se pose pour les décennies à venir.

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