Les maladies modernes de nos gramounes

Ils ont bâti les maisons, porté les marmites, nourri des familles entières, transmis le créole, les rites, les recettes, les prières. Nos gramounes, figures respectées et parfois craintes, étaient hier encore le cœur battant de la société réunionnaise. Mais aujourd’hui, à l’ombre de la modernité, ils semblent s’éloigner. Non pas parce qu’ils le veulent, mais parce qu’ils ne savent plus comment rester.

Les maladies modernes telles que l’Alzheimer, Parkinson, diabète, dépression, troubles dégénératifs, s’invitent dans leurs vies comme une poussière fine, invisible, insaisissable. Elles s’installent sans prévenir, sans mode d’emploi, et laissent dans leur sillage de l’incompréhension, de la peur et un douloureux sentiment d’impuissance.

À La Réunion, la part des personnes âgées augmente chaque année. En 2030, un quart de la population aura plus de 60 ans (INSEE, 2022). Ce basculement démographique, s’il est naturel, ne s’accompagne pas d’un ajustement social ou culturel à la hauteur. Autrefois entourés, soutenus par des familles élargies et des voisins présents, beaucoup de gramounes vieillissent aujourd’hui dans un monde qui va trop vite pour eux.

La technologie, omniprésente, les laisse souvent sur le bas-côté. Les démarches en ligne, les écrans, les voix qui sortent des téléphones… tout cela leur semble étranger. Alors, ils se taisent. Ils disent « lé bon», par fierté ou par fatigue. Et petit à petit, la peur de ne plus comprendre, de ne plus être compris, s’installe.

Alzheimer, Parkinson, diabète… Ces noms sont désormais connus de tous. Mais ce que l’on ignore souvent, c’est qu’aucune de ces maladies ne se manifeste de la même manière. Aucun Alzheimer ne se ressemble. Aucun Parkinson ne suit une trajectoire linéaire. Aucun diabète ne raconte la même histoire (France Alzheimer, 2023 ; Fédération des diabétiques, 2022).

C’est cela, la cruauté des maladies modernes : elles individualisent la douleur. Elles isolent. Elles effacent le repère commun. Dans une société réunionnaise autrefois marquée par le collectif, par le « nou tout ansamb », ces pathologies sèment le trouble. On ne sait plus comment faire. On essaie de comprendre, de rationaliser, mais rien ne semble suffire.

Autrefois, les gramounes étaient au centre de la case. Aujourd’hui, certains finissent dans une chambre à l’arrière, ou dans des structures médicalisées quand la situation devient ingérable. Ce glissement, parfois nécessaire, est souvent vécu comme un abandon. Et pour cause : la famille réunionnaise n’est plus ce qu’elle était (ORS Réunion, 2020 ; INED,

2021). Le travail, la précarité, la migration des jeunes vers l’Hexagone ou d’autres pays, l’urbanisation, l’individualisme aussi… tout cela a fragilisé les liens. Il n’est pas rare de croiser un gramoune qui ne voit plus ses petits-enfants, ou qui mange seul face à une télé allumée toute la journée. La solitude, elle aussi, est une maladie.

Lorsque les premiers symptômes apparaissent tels que les trous de mémoire, les gestes maladroits, la confusion des noms, les gramounes n’en parlent pas toujours. Par pudeur, par honte, ou parce qu’ils ne savent pas mettre de mots sur ce qu’ils vivent. Le silence devient leur refuge. Mais un silence lourd, douloureux. Un silence qui coupe du monde, des enfants, de soi-même. Ce silence, c’est aussi celui de la société. Car on parle peu de ces maladies. On les médicalise, on les chiffre, mais on ne les nomme pas toujours avec humanité. Il manque des mots simples, en créole, pour dire ce que c’est qu’oublier, trembler, ne plus pouvoir marcher, ou sentir son esprit s’effacer.

Heureusement, des initiatives existent. Certaines associations organisent des ateliers mémoire en créole, des temps d’échange pour les aidants, des repas partagés entre générations. Des projets voient le jour pour mêler soins modernes et savoirs traditionnels. Mais ils sont encore trop peu nombreux, trop précaires (Réunion La 1ère, 2023).

Ce qui manque, peut-être, ce n’est pas seulement plus de moyens, mais plus de considération. Une écoute sincère. Un espace où les gramounes ne sont pas seulement des corps fatigués à soigner, mais des vies entières à reconnaître.

Les maladies modernes sont là, et elles s’installent. Mais face à elles, il reste une possibilité : celle de recréer du lien. De ralentir un peu. De regarder nos gramounes non pas comme des charges, mais comme des mémoires vivantes.

Vieillir ne devrait pas être une peur. Et pourtant, ils sont nombreux à craindre ce futur. Il est temps de leur tendre la main, sans attendre le dernier silence.

CORALINE

Bibliographie

– INSEE (2022). Projections démographiques à La Réunion : une population vieillissante. https://www.insee.fr
– ARS La Réunion (2023). État de santé de la population réunionnaise. https://www.lareunion.ars.sante.fr

– ORS Réunion (2020). Les aidants à La Réunion : entre engagement et épuisement. https://www.ors-oceanindien.org
– France Alzheimer (2023). La maladie d’Alzheimer à La Réunion. https://www.francealzheimer.org

– Fédération des diabétiques (2022). Prévalence du diabète à La Réunion.

https://www.federationdesdiabetiques.org
– INED (2021). Vieillissement, famille et isolement dans les Outre-mer. – Réunion La 1ère (2023). Reportages sur la santé mentale et l’isolement des personnes âgées à La Réunion. https://la1ere.francetvinfo.fr/reunion

0 0 votes
Évaluation de l'article
S’abonner
Notification pour
guest
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires
0
Nous aimerions avoir votre avis, veuillez laisser un commentaire.x