
Quand la liberté prit feu dans les Hauts
« Ils savaient, ils espéraient, ils ont osé. » – Sudel Fuma, La Révolte des oreilles coupée.
Il y a plus de deux siècles, dans les Hauts de Saint-Leu, se jouait l’un des épisodes les plus bouleversants — et les plus occultés — de l’histoire réunionnaise : la révolte des esclaves de novembre 1811.
Un soulèvement rare par sa préparation, son ampleur, et son audace : prendre le contrôle du territoire, abolir l’ordre servile, et proclamer la dignité humaine face à un système qui en avait nié jusqu’à l’existence.
Le contexte : un volcan sous pression
À l’aube du XIXᵉ siècle, rien ne se passe à La Réunion — alors Île Bourbon — sans écho du tumulte du monde.
Depuis 1791, l’insurrection de Saint-Domingue, amorcée lors de la cérémonie du Bois-Caïman, a fait vaciller l’ordre colonial et donné naissance en 1804 à Haïti, première République noire de l’histoire.
À Paris, la Convention montagnarde avait aboli l’esclavage le 16 pluviôse an II (4 février 1794). Mais cette mesure révolutionnaire n’avait jamais été appliquée dans les Mascareignes. En 1796, les deux commissaires envoyés par le Directoire pour imposer la liberté furent purement et simplement chassés de l’île.
En 1810, les Britanniques s’emparent de Bourbon (ainsi que l’Île de France qui devient l’île Maurice). Officiellement, ils ont aboli la traite depuis 1807. Au-delà d’être un effet collatéral de l’affrontement de deux impérialismes européens, la présence britannique traîne dans son sillage sa récente abolition de la Traite (1807) qu’elle est sensée appliquer ici (application quasi inexistante en fait). Les créoles doivent prêter allégeance et rendre leur fusil de guerre. Officieusement, le système esclavagiste perdure, protégé par les planteurs créoles. Dans cette société où « zot lété pa dann fénoir », l’information circule malgré tout : les esclaves savent que d’autres, ailleurs, se sont libérés.
La nuit du 5 novembre 1811 : Saint-Leu s’embrase
Le soulèvement éclate dans la nuit du 5 au 6 novembre, au bassin de la Ravine du Trou, lieu de corvée d’eau quotidienne pour approvisionner les habitations qui en sont dépourvues dans la zone limitrophe Saint-Leu / Les Avirons.

Plusieurs centaines d’esclaves — pour la plupart dit « à talent » : artisans, forgerons, charpentiers — se rassemblent sous la conduite d’Élie, forgeron de son état, et de ses trois frères, Jules et Gilles (?) esclave créole de Célestin Hibon et Prudent, esclave créole Noir de pioche, de Benoît Hibon.
Leur marche les conduit d’abord vers les propriétés des familles Macé et Hibon. Les premiers affrontements éclatent : Jean Macé et Armel Macé sont tués.
En descendant vers le bourg de Saint-Leu, les insurgés se heurtent à la milice créole, peu nombreuse mais armée de fusils. Le face-à-face tourne au massacre : une cinquantaine d’esclaves sont abattus. Dans les jours qui suivent, 145 autres sont arrêtés.
Dans une tout autre posture, les esclaves Figaro et Paulin qui la veille pour l’un et le jour même pour l’autre, dénoncent l’existence du complot auprès du commissaire civil de Saint-Leu.

Le procès : une (in)justice d’exception
Le tribunal spécial siège dès novembre 1811 dans la cathédrale de Saint-Denis. L’historien Sudel Fuma a retrouvé aux archives de Londres le délibéré complet du procès, qu’il évoque dans son roman La Révolte des oreilles coupées.
Sans avocats, les 145 inculpés sont interrogés en quelques jours. Le verdict tombe le 7 mars 1812 :
- 25 condamnations à mort, dont 18 exécutions publiques, parfois délocalisées pour l’exemple
- 7 peines commuées en travaux forcés à perpétuité par grâce royale (britannique)
- Les esclaves Figaro et Paulin, dénonciateurs du complot, sont affranchis et récompensés (concession, pension).
Malgré l’occupation britannique, le tribunal s’appuie sur le Code Noir français — signe du maintien d’une justice coloniale au service de l’ordre esclavagiste.
Une révolte unique dans l’histoire réunionnaise
Saint-Leu 1811 est la seule insurrection d’esclaves réunionnaise passée à l’action, parmi les nombreux complots d’insurrection qui la précèdent ou qui lui succèdent – Saint-Paul (1705), Sainte-Rose (1799), Saint-Benoît (1832) — qui furent étouffées sur dénonciation.
Selon les auteurs sa préparation minutieuse aurait duré des mois voire des années si l’on s’appuie sur le cas de Benoît (insurgé de 1811) esclave créole à talent de la veuve Henri Hibon qui dès janvier 1799 est arrêté pour entraînement clandestin des esclaves au combat au sabre.
L’objectif n’était pas la fuite vers les Hauts, mais la prise de contrôle du territoire. À Saint-Leu, Sudel Fuma souligne que le quartier connait le ratio esclaves/blancs atteignait 14 pour 1, le plus élevé de l’île — identique à celui de Saint-Domingue avant 1791.
Lors du bicentenaire, l’historien Jean-François Géraud affirmait :
« En s’appropriant un espace, les esclaves se constituent en nation qui transcende les clivages ethniques. »
De la mémoire à la conscience
Longtemps, les manuels et les récits coloniaux ont travesti cet épisode. On y parlait d’une « grande peur » des colons et d’un « doux esclavage » à Bourbon, tel qu’évoqué dans l’ouvrage « Histoire de Saint Leu » d’Armand Sosthène de Châteauvieux en 1865.
Il aura fallu les travaux de Sudel Fuma, Hubert Gironcel, Jean-François Géraud, et de toute une génération d’historien·nes réunionnais·es pour restaurer la vérité : celle d’une population servile mais lucide, informée, organisée — et décidée à briser ses chaînes.
Aujourd’hui, chaque 5 novembre, la Ravine du Trou résonne encore de cette mémoire. Elle rappelle que la liberté, ici, ne fut jamais un don : elle fut conquise, pensée, rêvée, au prix du sang.

Le programme du KOMITE ELI pour la commémoration de cette année.
Le Komité Eli vous invite à commémorer la révolte des esclaves de Saint-Leu les 8,9 et 16 novembre 2025.
Au programme de ces journées dédiées à la mémoire et à la culture :
- Samedi 8 novanm à l’auditorium Sidha-Chetty : omaz Baguett’, théâtre, projection du film « Élie ou les forges de la liberté » et kabar.
- Dimanche 9 novanm au Parc du 20 Décembre : sobatkoz, omaz dovan le stèl bann révolté, manzé partaz et fonnkèzèr.
- Dimanche 16 novanm : rando istorik « Dann’ lo rwayom de lintéryèr' » (RDV devant le conservatoire mascarins colimaçons).
Le programme complet ici :
https://guide-reunion.fr/evenements/eve/lanmouniman
Soyons nombreux célébrer notre histoire et honorer la mémoire de ceux qui se sont battus pour la liberté !
Infos et contact : 0692 53 85 02.
Pour aller plus loin :
- Sudel Fuma, La Révolte des oreilles coupées, Éd. Orphie
- Jean-François Géraud, Les esclaves de Saint-Leu : une nation en devenir, Actes du colloque du bicentenaire
- Archives départementales de La Réunion, Fonds colonial Bourbon 1811–1812
La Salazienne — Chroniques d’histoire de La Réunion.
Rédaction, novembre 2025.


