Entretien avec GRIMAUD Thierry, sportif de haut niveau.

Dans les ruelles étroites et parfois oubliées des quartiers difficiles de La Réunion, les rêves semblent souvent étouffés par le poids des réalités sociales. Mais pour certains, une passion, un mentor ou un dojo peuvent tout changer. C’est l’histoire d’un jeune Réunionnais, GRIMAUD Thierry, 49 ans, 6e dan de judo, issu d’une famille très modeste, pour qui le judo a été bien plus qu’un sport : un véritable tremplin vers une vie meilleure. Discipline, respect, persévérance… Autant de valeurs qui l’ont guidé du quartier à la compétition, et qui font aujourd’hui de lui un exemple pour toute une génération.

Ton parcours et ton attachement à La Réunion.

Pourrais-tu nous parler de ton parcours sportif, et nous dire comment tu as découvert ta discipline ?

« J’ai commencé le judo à l’âge de 9 ans. Originaire d’un quartier du Chaudron à Saint-Denis, ma mère m’y a inscrit pour mon anniversaire afin de canaliser mon trop-plein d’énergie. À partir de là, dès mon plus jeune âge, je me suis passionné pour cet art martial. Ce fut, ce jour-là, un beau cadeau pour la suite de ma vie : celui de vivre ma passion et d’en faire mon métier. Très vite, j’ai fait preuve d’abnégation et de détermination, et les résultats ont suivi.

Après avoir remporté un titre national cadet en 1993, tout en m’entraînant à La Réunion, on m’a proposé d’intégrer la section sport-études d’Orléans, à l’École Technique du Loiret, où j’ai suivi un double cursus scolaire et sportif. Là aussi, j’évoluais alors dans ce qui était à l’époque le meilleur club d’Europe en termes de judo et de formation. Je suis rapidement devenu un sportif de haut niveau. Je faisais partie des équipes de France cadets, juniors et seniors, en judo et en ju-jitsu combat. J’ai décroché plusieurs podiums, tant sur le plan national qu’international, dans les deux disciplines.

Après mes études et mon passage au Bataillon de Joinville, j’ai souhaité devenir formateur de judo et transmettre ma passion. J’ai ainsi obtenu tous mes diplômes d’éducateur sportif, jusqu’au BEES 2e degré, afin d’enseigner le judo chez moi, à La Réunion.

À la fin de ma carrière, je suis revenu à La Réunion pour partager mon expérience avec les jeunes sportifs de l’île. »

Quelles sont les raisons qui te poussent à pratiquer ton sport à La Réunion plutôt qu’ailleurs ?

« Le judo porte de grandes valeurs éducatives. Je me débrouillais plutôt bien dans plusieurs disciplines, comme le football, l’athlétisme, le basket, le hockey ou encore le volley, que nous pratiquions au collège des Alizés. Cet établissement nous permettait de suivre les cours le matin et de nous consacrer à des activités sportives ou artistiques l’après-midi.

Mais c’est le judo qui l’a emporté, en me donnant un véritable axe de vie. J’ai eu envie de transmettre cette passion et de redonner le goût de mon art martial aux jeunes Réunionnais. »

Être un sportif réunionnais comporte-t-il des avantages et des défis particuliers ?

« Les avantages des sportifs réunionnais sont multiples. D’abord, le mélange des cultures et la transmission des savoirs de nos anciens – diplômés ou non – offrent une richesse unique. Dans les sports de combat, La Réunion bénéficie d’une expérience profondément ancrée dans son histoire culturelle, marquée par l’esclavage et l’engagisme venus d’Asie et d’Inde.

Le climat est aussi un atout majeur pour la pratique sportive. Ici, on peut s’entraîner toute l’année et partout où il y a “un bout de gazon”.

En métropole, certains entraîneurs nationaux qualifient La Réunion de “Cuba de la zone Océan Indien”. C’est vrai que nous avons des champions dans toutes les disciplines, de la mer à la montagne. »

Le judo et les valeurs du sport réunionnais.

Selon toi, quelles sont les spécificités du judo pratiqué à La Réunion par rapport à la métropole ou à d’autres régions ?

« Comme je l’ai déjà mentionné, notre métissage joue un rôle essentiel dans le sport. Physiquement, les jeunes Réunionnais sont déjà aptes et matures, d’après mon expérience, comparé à d’autres régions.

Une jeune athlète comme Léa Fontaine est aujourd’hui la meilleure judokate réunionnaise, et probablement bientôt la meilleure au niveau mondial, au vu de son palmarès. Elle vient d’un petit club de Saint-Leu.

Quant à Mathieu Dafreville, vainqueur du Tournoi de Paris, c’était un véritable phénomène de la nature. Il remportait déjà des combats lorsqu’il était cadet face à des juniors et des seniors. »

Quelles valeurs du judo te tiennent le plus à cœur et comment les appliques-tu dans ta vie quotidienne ?

« Le judo véhicule de nombreuses valeurs qui me tiennent à cœur, mais celle qui prime pour moi, c’est le respect de l’autre. Je suis particulièrement attaché au respect des anciens, que ce soit sur le tatami ou dans la vie de tous les jours. C’est une base. Sans respect, il n’y a pas de progression. Pas d’échange. Pas d’âme dans la discipline.

Ensuite, il y a l’amitié. L’entraide, le collectif. Un judoka ne devient pas champion seul. Derrière chaque médaille, il y a des partenaires d’entraînement, des entraîneurs, des proches qui donnent de leur temps et de leur énergie. On ne progresse que grâce aux autres.

Et enfin, l’honneur. C’est la fierté de défendre ses couleurs, de rester fidèle à ses engagements. Je me suis toujours battu pour que le travail bien fait soit reconnu et respecté. Ce sont ces valeurs qui m’ont construit, sur et en dehors du tapis. »

En tant que sportif réunionnais, ressens-tu l’influence du multiculturalisme de l’île dans ta pratique ?

« Oui, comme je l’ai déjà dit, notre force, c’est ça. Nous sommes la seule île au monde où l’on peut aligner sur le tatami des jeunes issus de cultures diverses : Cafres, Malbars, Chinois, Zarabs, Zoreils… nous, les Réunionnais.

J’ai souvent été interrogé à ce sujet lors de mes voyages, que ce soit en Afrique du Sud, en Allemagne ou même en métropole. On me demande souvent : “Mais comment faites-vous pour que toutes ces cultures s’entendent si bien ? » »

Sur la compétition et les opportunités.

Quelles sont tes plus grandes réussites en tant que sportif réunionnais ?

« Mes plus grandes réussites, je pense que ce ne sont pas tant les résultats que les opportunités que ce parcours m’a offertes, et les valeurs que j’ai pu transmettre.

J’ai fait partie des premiers Réunionnais, comme d’autres pionniers dans diverses disciplines, à obtenir des résultats au niveau international, et cela sans disposer de structures ni d’équipements de haut niveau. Combien de jeunes sont aujourd’hui champions du monde en s’entraînant à La Réunion ? Une référence comme Lucie Ignace en est l’illustration parfaite : exceptionnelle.

J’ai eu l’honneur d’être capitaine à plusieurs reprises des JIOI, de 1998 à La Réunion jusqu’en 2016, toujours à La Réunion.

J’ai reçu des médailles de citoyen d’honneur des villes d’Orléans et de Saint-Denis.

J’ai aussi eu l’immense privilège d’être porte-drapeau des Jeux Olympiques de Paris 2024, et de faire flotter ce drapeau sur le Barachois, devant la statue de Roland Garros. Mais ma plus grande fierté reste ces moments où un jeune Réunionnais vient me dire : “Je vous remercie. Je n’ai peut-être pas été un grand champion de judo comme Teddy Riner, mais j’ai réussi ma vie grâce aux valeurs que vous m’avez transmises pendant toutes ces années d’entraînement. » »

Comment juges-tu le niveau des compétitions locales et l’accompagnement des jeunes talents ?

« Je ne suis plus très impliqué dans les compétitions locales, mais les jeunes ont un fort potentiel. Je suis actuellement président du Judo Club de Saint-André, et je laisse désormais la place aux jeunes éducateurs.

Nous les accompagnons pour qu’ils puissent atteindre leurs objectifs, tout en m’entourant d’éducateurs ayant connu le haut niveau, comme M. Alexandre Hoarau.

Nous définissons des objectifs adaptés à leur niveau, en mettant l’accent sur la formation. La transmission est, selon nous, essentielle dans notre art martial, comme dans le sport en général. »

« Rien n’est plus remarquable en ce monde que l’enseignement. Les connaissances d’un homme doivent contribuer largement aux autres hommes. Les connaissances d’une génération doivent profiter à cent autres » JIKORO KAN

As-tu déjà participé à des échanges sportifs avec d’autres régions ou pays ? Que t’ont-ils apporté ?

« J’ai été capitaine à plusieurs reprises lors des Jeux des îles de l’océan Indien, de 1998 à La Réunion jusqu’à l’édition de 2016, également à La Réunion. Au total, j’ai remporté dix médailles d’or durant ces JIOI et j’ai eu l’opportunité de visiter de très nombreux pays. Ces échanges sont extrêmement formateurs pour la jeunesse : ils représentent un moyen de s’aguerrir, de se confronter à d’autres cultures et de commencer à appréhender le monde. »

Sur le développement du sport et la FSGT.

Que penses-tu des initiatives comme la FSGT qui prônent un sport plus accessible et éducatif ?

« La Fédération Sportive et Gymnique du Travail, créée en 1934 dans le cadre de la lutte contre le fascisme, promeut le droit d’accès au sport pour toutes et tous. Elle se donne pour objectif le développement d’activités, de la vie associative et de formations adaptées aux besoins de la population.

Elle permet à chacun de s’adonner à toutes sortes d’activités, indépendamment de la recherche de performance. C’est une autre manière de concevoir la pratique : un espace d’échange où l’on met le résultat sportif entre parenthèses. »

Comment vois-tu l’évolution du sport à La Réunion dans les années à venir ?

« Le sport se porte très bien à La Réunion, et ce dans toutes les disciplines. Les Réunionnais ont un véritable goût du dépassement de soi, comme en témoignent les nombreuses manifestations locales et internationales organisées sur l’île.

Mais, comme toujours, le nerf de la guerre reste le financement, ainsi que les déplacements hors de l’île — qui deviennent de plus en plus préoccupants avec les bouleversements actuels du monde. »

Quels conseils donnerais-tu aux jeunes Réunionnais qui souhaitent s’investir dans le sport ?

Aux jeunes Réunionnais qui souhaitent s’investir dans le sport, je dirais : soyez patients. Un champion ne se construit pas en un an, mais au fil des années.

Faites preuve de persévérance : l’assiduité joue un rôle essentiel. Mettez le téléphone de côté un moment pour vous concentrer sur vous-mêmes.

Vous connaîtrez des défaites, c’est inévitable. Mais ce sont justement ces épreuves qui forgent vos futures réussites, que ce soit sur le plan sportif ou dans vos projets de vie. Le judo est une école de la vie. Le sport, en général, en est une aussi.

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