Les îles Chagos : 50 ans de lutte décoloniale ou quand le rêve d’un retour sur ses terres natales devient (presque) réalité.

Ce vendredi 23 mai 2025, à Port-Louis, capitale de l’île Maurice, une cérémonie officielle est venue sceller un moment historique : la signature de l’accord final de rétrocession de l’archipel des Chagos à la République de Maurice par le Royaume-Uni. Cet accord concrétise celui du 3 octobre 2024, marquant la fin d’un demi-siècle de batailles juridiques, de résistances diplomatiques et deux années d’âpres négociations entre les deux gouvernements.

Le premier ministre mauricien, Pravind Jugnauth, avait ainsi salué la portée du moment dans un discours solennel à la télévision : « 56 ans après notre indépendance, notre décolonisation est complétée. Aujourd’hui notre hymne national peut résonner encore plus fort sur tout notre territoire « .

Le moment est aussi historique que le lieu qu’il concerne est méconnu : l’archipel des Chagos. Un chapelet d’une soixantaine d’îles paradisiaques, situé au milieu de l’océan Indien, et dont la principale est Diego Garcia. Un confetti d’atolls isolés à mi-chemin entre les côtes africaines et indonésiennes, quelque part entre les Seychelles et les Maldives.

Une histoire de la décolonisation

Pour mesurer l’enjeu de la restitution d’un territoire pourtant situé à quelque 2.000 kilomètres de Maurice, il faut remonter l’histoire. Cinq siècles auparavant s’échouèrent sur une île de l’océan Indien 165 personnes suite au naufrage de la Conceiçao commandée par Pero dos Banhos. Ce n’est alors qu’une bande de sable, où l’on trouve de l’eau douce et des cocotiers. Après les revendications de possession en 1513 par Afonso de Albuberque, les Hollandais se rendirent les maîtres de l’ensemble des Chagos jusqu’en 1769. À cette date, les Chagos les Mascareignes françaises dominés par les îles de France et de Bourbon, devenues aujourd’hui respectivement Maurice et La Réunion. L’archipel des Chagos va être exploité pour le coprah à travers le système esclavagiste français qui se met en place au 18ème siècle. Il est alors peuplé de descendants d’esclaves issue de différents pays d’Afrique Subsaharienne ou d’immigrés indiens. La perte par la France des Mascareignes, à la suite de la défaite de Napoléon, placera les Chagos sous le contrôle de la Grande Bretagne, jusqu’à l’indépendance de Maurice en 1968. 

Quand Maurice obtient son indépendance en 1968, l’archipel vient d’en être détaché un an plus tôt. La Couronne britannique, alors que le monde clôt le sinistre moment colonial, se dote ainsi d’une nouvelle colonie comprenant l’archipel mauricien des Chagos, et trois îlots seychellois, dispersés dans sa partie occidentale : Aldabra, Desroches et Farquhar.

Une base militaire a été construite en secret sur l’île principale de Diego Garcia, et en accord avec Londres, les Etats-Unis en obtiennent un bail exclusif pour 50 ans. En pleine guerre du Vietnam, Washington avait négocié cette installation stratégique avec son allié sur le dos des habitants. Le Royaume-Uni entame alors la déportation de 2 000 Chagossien·ne·s selon un principe : ignorer une résolution de l’ONU de 1960 concernant le droit à l’autodétermination des peuples. Les bateaux vident les atolls dans des conditions inhumaines, et le voyage sera sans retour. Interdiction de revenir pour les centaines de familles qui finissent pour la plupart dans les bidonvilles de Port Louis sur l’île Maurice, aux Seychelles ou en Angleterre.

« Je dirai aux juges d’où je viens. Je leur parlerai d’un pays qui laissait vivre ses enfants, qui ne les affamait pas, qui respectait leur mémoire. Mon pays volé. Je leur ferai entendre la fêlure dans la voix de ma mère, je leur dirai pourquoi ma vie n’est pas de vivre, mais seulement de me battre. Pas une vie gâchée, non. Une vie donnée. Dédiée. Je lutte depuis le premier jour. C’est inscrit en moi. ».  Extrait du roman de Caroline Laurent, Rivage de la colère.

Diego Garcia devient un atout stratégique américain

Évincée d’Asie du sud-est après la débâcle du Vietnam, l’armée américaine trouve aux Chagos un point d’accès privilégié au Golfe, à l’Asie et au Pacifique. Le lagon permet d’héberger dans la plus grande discrétion des sous-marins, des lanceurs de missiles ou des porte-avions, et de la guerre froide jusqu’aux opérations en Afghanistan ou en Irak, la base servira de point d’ancrage et de repli. Et avec la montée en puissance de la Chine, l’intérêt du site prend encore de la consistance ces dernières années.

En parallèle, les descendants des habitants chassés et le gouvernement mauricien engagent une bataille juridique et diplomatique. La Cour Internationale de Justice se penche sur l’affaire et appuie les demandes mauriciennes, puis en mai 2019, l’Assemblée générale de l’ONU adopte une résolution demandant à Londres de retirer son « administration coloniale » de l’archipel et de le restituer dans les six mois à la République mauricienne.

Il aura fallu attendre octobre 2024 et enfin ce 22 mai 2025 pour que le dossier aboutisse. Contre la souveraineté mauricienne, Londres et Washington obtiennent de continuer d’exploiter la base militaire pour 99 ans. Les descendants chagossiens pourront eux revenir vivre dans deux des trois îles de peuplement de l’archipel.

« Après avoir bataillé pendant tant d’années pour nos droits fondamentaux et pour pouvoir être reloger sur notre terre natale, c’est vraiment un jour historique », se réjouit Olivier Bancoult, le président du groupe des réfugiés de Chagos.

Les ambitions géopolitiques contre le droit des peuples

L’archipel n’aurait jamais été habité, sinon par des oiseaux et des mammifères marins. C’est ainsi que la Grande-Bretagne s’exonère de la déportation des Chagossiens, et dénie qu’elle a violé le principe de l’intégrité territoriale des pays colonisés qui accèdent à l’indépendance.

Les Britanniques, quand ils soustraient ainsi les Chagos du périmètre de leur colonie mauricienne en 1965, rappellent la manière dont la France a exclu les îles Éparses malgaches de la souveraineté de Madagascar. Un combat toujours actuel mené par le gouvernement malgache pour retrouver son intégrité territoriale. Là encore, l’ancienne puissance coloniale fait fit des résolutions de l’ONU et du droit international.

La Réunion : soutien fraternel et mémoire partagée

L’histoire du combat chagossien est aussi celle d’une solidarité régionale, portée notamment depuis La Réunion, qui partage avec les Chagos une mémoire coloniale, une histoire de migrations et des liens humains profonds.

Dès 1989, Paul Vergès accueillait Olivier Bancoult pour la première conférence de presse internationale sur le sujet. En 2018, des organisations réunionnaises comme le Mouvement Réunionnais pour la Paix et le Comité de solidarité Chagos-Réunion ont permis à une délégation de Chagossiens de se rendre à La Haye à la Cour pénale internationale. Grâce à une levée de fonds citoyenne, ce sont finalement neuf personnes issues des trois îles principales qui purent faire entendre leur voix devant les juges.

À l’heure où le monde redécouvre les traces laissées par les empires coloniaux, les Chagos symbolisent à la fois la violence du déracinement et la force d’une mémoire vivante.

Le droit des peuples, relégué au second plan face aux impératifs de puissance, a ici fini par triompher. Au moins en partie car la principale île Diego Garcia reste sous emprise américaine, et l’accord doit devenir une réalité tangible pour les exilés et leurs descendants. 

Le rêve d’un retour sur ses terres natales n’est plus une utopie. C’est un signal d’espoir. Pour les peuples de l’océan Indien. Pour les peuples du monde. Pour tous ceux qui partagent une histoire tissée de migrations, d’errances, de luttes et aussi de courage, d’engagement et de promesses. 

T.R.

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