Elles n’avaient ni voix dans les livres d’histoire, ni statues à leur nom. Pourtant, ce sont elles qui ont porté dans leurs bras l’âme de l’Inde du Sud jusqu’à La Réunion. Les femmes engagées indiennes, dans le silence des champs, des cuisines et des autels, ont transmis une culture, une foi, un souffle. Un article pour leur redonner visage et mémoire.
Aux origines : un départ souvent forcé pour une traversée incertaine.

Entre 1828 et 1924, plus de 160 000 engagés indiens sont arrivés à La Réunion, principalement du Tamil Nadu et de Pondichéry. Parmi eux, environ 15 % étaient des femmes. Les registres d’engagisme témoignent d’un départ parfois volontaire, mais le plus souvent imposé par des situations de détresse économique, des veuvages précoces, ou des promesses mensongères d’une vie meilleure dans les colonies.
Les femmes embarquaient souvent seules, parfois enceintes, ou dans des groupes organisés, sur des bateaux comme « La Turquoise » ou « Le Bélouve ». Elles étaient exposées à des conditions de voyage particulièrement rudes : entassement, maladies, malnutrition, mais aussi harcèlement, violences ou exploitation sexuelle. Une fois arrivées à La Réunion, leur sort n’était pas forcément plus enviable : beaucoup furent affectées à des tâches domestiques ou agricoles dans des conditions identiques à l’esclavage
Un rôle discret mais fondamental dans l’intégration à La Réunion.
Malgré cette dureté, les femmes engagées indiennes ont joué un rôle déterminant dans la structuration des premières communautés tamoules à La Réunion. Elles ont été les piliers du foyer, souvent invisibles dans les récits officiels, mais présentes dans toutes les dynamiques sociales : gardiennes de la langue tamoule, qu’elles ont continué à parler et à enseigner aux enfants et petits-enfants, transmettrices de rituels religieux et de savoirs culinaires, permettant la survie des traditions tamoules dans l’espace créole, médiatrices dans la société réunionnaise, par leur proximité avec les autres communautés et leur rôle dans l’éducation.
La dévotion des engagées indiennes : entre foi et résilience.
C’est surtout dans la sphère religieuse que l’impact des femmes engagées indiennes a été le plus profond. Très croyantes, pleines de ferveur, elles ont maintenu les pratiques hindoues dans le cadre familial et communautaire : création d’autels dans les cases, récitation des mantras, organisation de fêtes religieuses comme le Pongal, ou Mariamen, transmission orale des récits sacrés de leurs villages natal et des chants dévotionnels.
Elles ont été les premières à initier les enfants aux pratiques religieuses, parfois en secret, dans un contexte colonial chrétien dominant. Dans les temples comme à Saint-André, Sainte-Suzanne ou Saint-Louis, elles occupaient une place discrète mais essentielle dans l’entretien des lieux, la préparation des offrandes et l’animation des fêtes.
Un savoir ancestral : les plantes médicinales et la santé.
Outre leur rôle spirituel, les femmes engagées ont transmis des savoirs médicinaux dans la pure tradition indienne aryurvédique. Nombre d’entre elles connaissaient les vertus des plantes pour soigner les maux du quotidien — rhumes, fièvres, troubles digestifs ou douleurs menstruelles — à l’aide de décoctions, cataplasmes ou infusions à base de curcuma, neem, basilic sacré, ou encore l’ashwagandha, aussi appelé le ginseng indien.
« Le savoir des femmes engagées sur les plantes a profondément marqué la pharmacopée populaire réunionnaise. Elles ont recréé un jardin médicinal en exil, basé sur la mémoire et l’adaptation. » – Dr Marie-Thérèse Radanielina-Hita, chercheuse en anthropologie à l’Université de La Réunion.
Le lien entre santé, spiritualité et nature qu’elles incarnaient reste encore perceptible dans de nombreuses pratiques de soin traditionnelles réunionnaises.
Portraits de ces femmes, pierres fondatrices de la communauté tamoule.
Annapoorani, la mémoire vivante de Cambuston.
Parmi les figures marquantes de cette mémoire féminine, Annapoorani, engagée arrivée en 1863 à bord du « Labourdonnais », est l’un des premiers noms féminins retrouvés dans les archives du quartier Cambuston dans la ville de Saint-André. Selon les récits transmis oralement par ses descendantes, elle était une « femme de prière », qui avait rapporté une statuette de la déesse Mariamen de son village natal près de Karaikal. Elle a construit un petit sanctuaire derrière sa case, devenu un lieu de dévotion populaire. C’est autour de cet espace qu’a émergé, selon la tradition orale, le premier noyau du temple actuel de Cambuston. Annapoorani soignait par les plantes, récitait les noms des dieux, préparait les offrandes, et formait les jeunes filles aux rituels.
« Ma bisa m’a appris à prier, à respecter la terre, à faire le jeûne… Elle disait que même si on est loin de l’Inde, on ne doit jamais oublier nos dieux. » – Témoignage de Savitri N., arrière-petite-fille d’Annapoorani (recueilli en 2008, Projet Oralité de l’Université de La Réunion).
Kamalathevi, l’herboriste de Ravine Blanche.
Arrivée de Cuddalore en 1877, elle est connue pour avoir constitué un « jardin de guérison » près de Saint-Pierre. Elle soignait avec des plantes qu’elle avait acclimatées et nommées en tamoul et créole.
Lakshmi Armoogum, la poétesse oubliée.
Arrivée en 1885 à Saint-Benoît, Lakshmi écrivait des poèmes en tamoul sur des feuilles de bananier. Son arrière-petit-fils en a retrouvé cinq lors de travaux de rénovation en 2003, aujourd’hui conservés au Musée Stella Matutina.
Un héritage silencieux mais toujours présent.
Aujourd’hui, les femmes descendantes d’engagées continuent d’occuper une place centrale dans la vie religieuse et culturelle tamoule à La Réunion. Elles sont les prêtresses informelles, les cheffes de carême, les gardiennes des secrets de cuisine rituelle, les guérisseuses du quartier, et les passeuses de mémoire.
À travers leur courage, leur discrétion et leur force de transmission, ces femmes ont permis l’enracinement d’une culture tamoule dans le sol réunionnais. Elles ont transformé une expérience de déracinement en espace de résilience et de renaissance.
Reconnaître leur rôle aujourd’hui, c’est aussi ouvrir la voie à une relecture féminine de l’histoire de l’engagisme, longtemps restée dans l’ombre.
Une reconnaissance patrimoniale de ces femmes d’engagement.
Une proposition est en cours d’élaboration pour inclure les récits de femmes engagées indiennes dans les dispositifs de valorisation du patrimoine immatériel de La Réunion. Des ateliers de mémoire, des expositions itinérantes, et des enregistrements de témoignages sont à l’étude en partenariat avec des historiens, des linguistes et des associations culturelles comme Mémoire Engagée ou L’Espace Tamoul.
« Ce sont les femmes engagées qui ont perpétué l’âme de l’Inde dans les foyers réunionnais. Sans elles, il n’y aurait ni temple ni mémoire vivante. » – Pr. Prosper Ève, historien spécialiste de l’engagisme à La Réunion.




T.R.


