Le Bal Tamoul à La Réunion : entre Histoire, Spiritualité et Transmission.

Aux origines : l’arrivée des engagés et la naissance d’un espace culturel.

L’histoire du bal tamoul à La Réunion plonge ses racines dans l’arrivée des engagés indiens au XIXe siècle, venus principalement du Tamil Nadu et de Pondichéry. Ces travailleurs sous contrat, appelés « engagés », ont emporté avec eux leur langue, leurs croyances, leurs rites, leur musique, tout autant que leur goût pour les arts populaires comme le théâtre et la danse. Bal malbar, Bal zindyin ou Narlgon, désigne le Narlgon-Nardégom, un théâtre populaire au répertoire principalement inspiré du Mahâbhârata et du Ramayana.

Tel qu’il a émergé sur l’île, le bal tamoul est donc le fruit d’un métissage culturel entre les traditions du sud de l’Inde et le contexte réunionnais.

Une expression sacrée et profane

À l’origine, le bal tamoul n’était pas seulement une fête : il portait une fonction sociale, religieuse et identitaire. Dans les camps des propriétés sucrières réunionnaises, comme à Stella Matutina, il se joue dans les espaces sacrés (koylou), chez les particuliers en lien avec

Nadaswaram – Ayyappa Swami Caterers

la  vie  religieuse  ou  privée  des  engagés d’origine indienne. Il célébrait les divinités hindoues, marquait les fêtes du calendrier tamoul comme le Puthandu, le Cavadee ou la marche sur le feu, ou ponctuait les rituels de fin de carême.

Les Bals tamouls joués dans l’île commencent systématiquement par trois scènes : l’arrivée

de Vinaryégel (Ganesh), l’hommage à ce dernier par les kulkols (deux prêtres hindous) et l’apparition de Kattiékarlin, l’homme au couteau, garde et messager du roi qui annonce au public quel répertoire est interprété.

Une mémoire des ancêtres et un théâtre vivant

Inspiré des danses traditionnelles comme le Bharatanatyam ou le Therukoothu (théâtre de rue en Inde du Sud), le bal tamoul réunionnais fait appel à des personnages emblématiques : le prêtre, le démon, le héros, le sage ou encore le clown – souvent porteur d’un message moral ou satirique. En 1883, le médecin du lazaret témoigne, en écrivant à propos du Bal tamoul, qu’il s’agit d’une « bonne comédie en cinq actes, en grande partie mimés avec chœurs, danses, chants et dialogues. Tous les genres s’y trouvaient » (Auguste Vinson).

Bal interactif, il intègre une esthétique singulière constituée de zano (accessoires) et est dirigé par un homme-orchestre, le Vartial, le seul qui raconte l’histoire, tirée des manuscrits, des ouvrages hérités de leurs maîtres ou acquis par eux, en la chantant.

Des instruments comme le nâgaswaram (instrument à vent sacré), le thavil (tambour), le udukkai ou encore le paraï accompagnent les représentations, créant une ambiance vibratoire et mystique. Le jeu théâtral, transmis de génération en génération, sert à instruire et à divertir, tout en maintenant un lien avec la spiritualité et les récits sacrés de l’Inde.

Un patrimoine en danger, à sauvegarder

Avec  l’évolution  de  la  société  réunionnaise,  beaucoup d’associations, de troupes et de Vartial ont disparu. Aujourd’hui, il reste  deux  associations  et  quelques  particuliers  en  activité régulière. L’art et sa transmission sont menacés. Depuis fin 2022, à la demande de la Région Réunion, le Bal tamoul a été inclus par le ministère de la culture dans l’inventaire national du patrimoine culturel immatériel. Une reconnaissance externe qui a relancé la dynamique et permis un nouveau regard sur la pratique.

Des associations culturelles comme l’association Nardegam

Souryen Oudayam à Bras-Panon œuvrent à maintenir vivante cette tradition. Des événements tels que les « nuits du bal tamoul » ou les festivals du théâtre populaire tamoul intègrent aujourd’hui une programmation mêlant transmission intergénérationnelle, représentations traditionnelles et création contemporaine. Le Bal tamoul s’étend davantage vers l’espace public, devient spectacle, des changements s’opèrent, renforçant sa fonction théâtrale et

d’amusement. Les représentations sont moins longues, et les troupes choisissent aujourd’hui de jouer que des extraits de bals.



Portrait : Mounien Virama, gardien de la tradition

Parmi les figures marquantes du bal tamoul à La Réunion, MounienVirama, originaire de Saint-André, a marqué les esprits par son engagement inlassable pour la transmission de cet art. Issu d’une famille ayant servi dans les temples pendant plusieurs générations, il fut à la fois maître de cérémonie, musicien et conteur. Il a encadré de nombreux jeunes au sein d’associations locales et a contribué à faire reconnaître le bal tamoul comme un élément du patrimoine immatériel de l’île.

« Lebaltamoul,disait-il,c’estnotremémoirevivante.Chaquegeste,chaqueparole,chaque rythme,nousrelieànos ancêtres et à notre foi. Ce n’est pas seulement un spectacle, c’est une offrande. »

Témoignage recueilli en 2019 par l’Association Mémoire Vivante des Cultures Réunionnaises, dans le cadre du projet de sauvegarde des arts populaires de l’océan Indien.

Quelle signification aujourd’hui ?

Le Bal Tamoul - Réunion des Musées Régionaux

Le bal tamoul est un témoin d’une mémoire vivante, un pont entre les générations, et un outil puissant de transmission. Il incarne la capacité d’un peuple à préserver ses racines tout en s’adaptant à un nouvel environnement. Plus encore, il symbolise une forme de résistance culturelle face à l’uniformisation globale.

Il porte des valeurs fondamentales : le respect des anciens, la transmission orale, le sens du collectif, le dialogue entre sacré et profane. Transmettre le bal tamoul, ce n’est pas seulement préserver une tradition, c’est aussi enseigner un regard sur le monde, sur la spiritualité et sur l’identité plurielle de La Réunion.

Des partenariats avec des institutions culturelles du Tamil Nadu ou de Pondichéry pourraient raviver et enrichir cette transmission : échanges de troupes, résidences d’artistes, programmes éducatifs ou festivals croisés.

Faire vivre le bal tamoul aujourd’hui, c’est cultiver un art holistique sacré : à la fois théâtre, musique, danse, rituel. C’est aussi construire des ponts entre hier et demain, entre ici et là-bas, entre ciel et terre.

Représentation du bal tamoul au Musée Stella Matutina

Scène de bal tamoul avec des musiciens et un danseur en costume traditionnel, capturant l’essence de cette pratique culturelle réunionnaise.

Le "bal tamoul" inscrit au patrimoine culturel immatériel de France ...

Source : Réunion des Musées Régionaux

Source : https://fondaskreyol.org.

Le « bal tamoul » inscrit au patrimoine culturel immatériel de France.

0 0 votes
Évaluation de l'article
S’abonner
Notification pour
guest
0 Commentaires
Le plus ancien
Le plus récent Le plus populaire
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires
0
Nous aimerions avoir votre avis, veuillez laisser un commentaire.x