04 août 1984 – 15 octobre 1987

Il y a trente-sept ans jour pour jour, Thomas Sankara tombait sous les balles à Ouagadougou. Il avait 37 ans. Trois mois plus tôt, le 29 juillet 1987, devant les chefs d’État africains réunis à Addis-Abeba, il prononçait un discours qui signerait son arrêt de mort. Un discours sur la dette. Un discours de vérité.
« Ceux qui nous ont prêté de l’argent, ce sont ceux-là qui nous ont colonisés »
Thomas Sankara ne mâchait pas ses mots. Face à l’assemblée de l’Organisation de l’unité africaine, il dénonçait le mécanisme par lequel l’Afrique, censée recevoir de l’aide, finance en réalité le développement des pays riches :
« Nous ne pouvons pas rembourser la dette parce que nous n’avons pas de quoi payer ; nous ne pouvons pas rembourser la dette parce que nous ne sommes pas responsables de la dette ; nous ne pouvons pas payer la dette parce que, au contraire, les autres nous doivent ce que les plus grandes richesses ne pourront jamais payer, c’est-à-dire la dette de sang. »
Les chiffres d’une exploitation déguisée
Derrière les discours lénifiants sur l’aide au développement se cache une réalité implacable. En 2012, l’aide publique au développement fournie par les pays industriels aux 122 pays du tiers-monde s’élevait à 88 milliards de dollars. La même année, ces pays ont transféré aux banques du Nord une somme supérieure au titre du service de la dette.
Le Sud finance le Nord. Pas l’inverse.
Plus vertigineux encore : les versements effectués entre 2002 et 2012 par les pays du tiers-monde au titre de la dette représentaient moins de 2 % du revenu national cumulé des pays créanciers. Une somme dérisoire pour les créanciers, une saignée mortelle pour les débiteurs.
Sankara l’avait compris : « La dette ne peut pas être remboursée parce que, d’abord, si nous ne payons pas, nos bailleurs de fonds ne mourront pas. Soyons-en sûrs. Par contre, si nous payons, c’est nous qui allons mourir. »
L’aide au développement : une façade
En 2012, les 54 États d’Afrique ont dû importer pour 24 milliards de dollars de nourriture, faute d’investissements suffisants dans leur propre agriculture. Le garrot de la dette empêche ces pays de réaliser les investissements minima dont ils ont urgemment besoin.
24 milliards de dollars pour nourrir l’Afrique. Arrêtons-nous sur ce chiffre vertigineux. Comment est-il possible que l’Afrique, continent aux terres vastes et fertiles, berceau de l’humanité et des plus anciennes civilisations, ne puisse pas nourrir ses propres enfants ? Comment un continent de 30 millions de km² aux sols riches doit-il mendier sa nourriture à l’extérieur ?
La réponse est dans les chiffres : seules 3,8 % des terres arables au sud du Sahara sont irriguées. Sur tout le continent, seulement 250 000 animaux de trait et moins de 85 000 tracteurs. La houe et la machette restent aujourd’hui encore les principaux outils de production agricole.
Ce n’est pas un accident de l’histoire. C’est une politique délibérée.
Sankara dénonçait cette double faute morale : celle des anciennes puissances coloniales prêtes à maintenir tout un continent sous contrainte en le privant sciemment de développement, et celle des dirigeants africains complices, préférant les intérêts des capitales étrangères à ceux de leur propre peuple.
Pendant ce temps, 36,2 % de la population africaine souffre de la faim. En 2013, toutes les cinq secondes, un enfant de moins de dix ans mourait de faim quelque part dans le monde. Sur une planète qui pourrait, selon la FAO, nourrir normalement 12 milliards d’êtres humains.
« Nous ne pouvons pas être complices »
Le discours de Sankara résonne aujourd’hui avec une actualité troublante. Il proposait la création d’un « front uni d’Addis-Abeba contre la dette », un refus collectif de payer :
« Si le Burkina Faso tout seul refuse de payer la dette, je ne serai pas là à la prochaine conférence. Par contre, avec le soutien de tous, dont j’ai besoin… Avec le soutien de tous, nous pourrons éviter de payer. »
Trois mois plus tard, il est assassiné.
Sankara interpelle directement notre responsabilité individuelle : « Il y a crise aujourd’hui parce que les masses refusent que les richesses soient concentrées entre les mains de quelques individus. »
Comme l’écrivait Régis Debray : « Il faut des esclaves aux hommes libres. »
La dette africaine n’est pas une question technique de finances internationales. C’est une question morale qui nous concerne tous. Chaque produit que nous consommons, chaque service dont nous bénéficions, s’inscrit dans une chaîne économique mondiale profondément inégalitaire.
Thomas Sankara ne réclamait pas la charité. Il exigeait la justice. Il ne demandait pas l’aumône, mais la fin d’un système d’exploitation déguisé en aide humanitaire.
À nous, citoyens des pays riches, il posait cette question vertigineuse : acceptons-nous que notre liberté, notre prospérité, notre niveau de vie reposent sur l’asservissement économique d’autres nations ?
Trente-sept ans après sa mort, cette question reste forcément d’une grande actualité.

Sankara portait ses vêtements tissés au Burkina Faso, roulait en Renault 5 et voyageait en classe économique. Il incarnait une autre voie possible. Une voie d’intégrité, de dignité, de véritable indépendance qu’ik inscrivait dans un espace commun avec les autres pays africains.
Sankara n’était pas un théoricien : il incarnait le changement qu’il prônait, et c’est précisément ce qui le rendait si dangereux pour le système. Il est mort pour avoir osé dire que l’empereur était nu.
« La patrie ou la mort, nous vaincrons ! » – Thomas Sankara
Encart : Le monde Afrique.
En 2020, alors qu’il aurait eu 70 ans, Le Monde Afrique s’est intéressé à son côté visionnaire, en lui consacrant une série intitulée « Thomas Sankara, l’immortel » que nous vous proposons de lire ici :
https://www.lemonde.fr/afrique/article/2019/12/31/thomas-sankara-l-immortel_6024468_3212.html



